Pourquoi l’immobilier enrichit malgré un rendement inférieur

Pourquoi l’immobilier enrichit malgré un rendement inférieur

·5 min de lectureArgent et Investissements

À première vue, le verdict semble simple. Sur les trente dernières années, le S&P 500 a rapporté 10,2 % par an, contre environ 8,6 % pour l’immobilier résidentiel. Sur une feuille de calcul, les actions l’emportent. Pourtant, le patrimoine ne se construit pas dans un tableur, mais dans la durée, avec des individus imparfaits, soumis à la peur, à l’impatience et aux erreurs de jugement.

C’est là que la hiérarchie apparente commence à vaciller. D’après l’enquête patrimoniale de la Réserve fédérale américaine, le patrimoine net médian d’un propriétaire équivaut à environ 365 000 euros, contre à peine 9 600 euros pour un locataire. L’écart est de 38 pour 1. Autrement dit, l’actif qui semble moins performant en rendement brut est associé, dans le monde réel, à une accumulation de richesse bien plus forte. La bonne question n’est donc pas seulement « quel actif rapporte le plus ? », mais « quel actif fonctionne le mieux quand vous êtes humain ? ».

Ce que la comparaison brute ne montre pas

Une étude de référence signée Jordà, Knoll, Kuvshinov, Schularick et Taylor, publiée dans le Quarterly Journal of Economics, a suivi les rendements des actifs dans 16 économies entre 1870 et 2015. Elle montre que le rendement total du logement résidentiel s’est établi autour de 7 % par an, soit un niveau presque comparable à celui des actions, mais avec une volatilité nettement plus faible.

Depuis la Seconde Guerre mondiale, les actions ont certes davantage progressé en moyenne. Cependant, cette surperformance s’est accompagnée de variations beaucoup plus fortes et d’un lien plus étroit avec les récessions. Les chercheurs ont même qualifié la performance immobilière ajustée du risque de « déroutante ». C’est un point décisif, car la plupart des comparaisons oublient que l’on n’achète pas un logement comme on achète des actions. Le mode de détention change la réalité économique.

Le crédit transforme un gain ordinaire en effet de richesse

Acheter pour environ 370 000 euros d’actions suppose de disposer de 370 000 euros. Acheter un bien immobilier de même valeur exige souvent un apport plus limité, de l’ordre de 74 000 euros, le reste étant financé par emprunt. Si les deux actifs prennent 5 %, le gain nominal est identique. En revanche, le rendement sur les fonds propres, lui, n’a plus rien à voir.

C’est le rôle de l’effet de levier hypothécaire. Il permet à des ménages ordinaires de contrôler un actif d’une valeur bien supérieure à leur capital initial. Sur les marchés financiers, il n’existe pratiquement pas d’équivalent accessible, stable et réglementé, avec un levier de 5 pour 1, une durée de trente ans et des mensualités prévisibles. Le risque n’est pas absent. Une baisse de 20 % peut effacer l’apport. Néanmoins, le crédit immobilier a précisément été conçu pour rendre ce risque supportable dans le temps.

L’amortissement vaut souvent mieux que la discipline

Un second mécanisme, moins spectaculaire, est pourtant central. Bernstein et Koudijs ont étudié dans le Quarterly Journal of Economics les effets d’une obligation d’amortissement complet des prêts immobiliers. Les ménages contraints de rembourser le principal ont accumulé davantage de patrimoine que ceux disposant de formules à intérêts seuls.

Pourquoi ? Parce qu’une mensualité n’est pas seulement une charge. C’est aussi une épargne automatisée. Chaque paiement augmente mécaniquement la part de patrimoine détenue. Ce détail compte énormément, car le savoir financier ne suffit pas à produire de bons comportements. Beaucoup de ménages savent qu’il faudrait épargner davantage, investir régulièrement, tenir bon pendant les crises. Peu y parviennent sans structure. Le crédit immobilier transforme une intention fragile en exécution durable.

La fiscalité favorise aussi le propriétaire-investisseur

À cela s’ajoutent des avantages fiscaux dont les détenteurs d’actions profitent moins directement. Aux États-Unis, les intérêts d’emprunt sur les biens locatifs peuvent être déduits, et l’IRS autorise des déductions annuelles d’amortissement, sur 27,5 ans pour le résidentiel et 39 ans pour le commercial. Cela réduit le revenu imposable sans sortie de trésorerie immédiate.

L’outil le plus puissant reste l’échange dit 1031. Il permet de vendre un bien, d’en acheter un autre d’une valeur égale ou supérieure, puis de différer l’imposition sur la plus-value. Certains investisseurs enchaînent ce mécanisme pendant des décennies. Au décès, les héritiers bénéficient souvent d’une réévaluation de la base fiscale, ce qui efface une grande partie de l’impôt latent. Les actions n’offrent pas, dans la pratique, une combinaison aussi forte de levier, de report d’impôt et d’épargne contrainte.

Le vrai concurrent des actions, c’est le comportement humain

Les actions restent remarquables pour qui investit longtemps sans céder à la panique. Or c’est précisément là que tout se complique. Beaucoup vendent au mauvais moment, poursuivent les performances passées ou multiplient les arbitrages. Ces erreurs amputent année après année le rendement réellement capté.

L’immobilier contourne une partie de ce problème grâce à son manque de liquidité. On ne vend pas un appartement en trente secondes après avoir lu un titre alarmiste. Cette friction, souvent présentée comme un défaut, agit en réalité comme une protection contre les impulsions coûteuses. Si l’on combine effet de levier, amortissement automatique, fiscalité favorable et barrière naturelle contre l’autosabotage, la conclusion devient difficile à ignorer : l’actif au rendement nominalement inférieur peut, dans la vraie vie, produire davantage de millionnaires que celui qui semble supérieur sur le papier.

Sources et Références

  1. QJE / FRBSF
  2. Federal Reserve SCF 2022
  3. QJE (Bernstein & Koudijs 2024)
  4. IRS

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