Dans la creator economy, les coulisses paient mieux
La fiction dominante de la creator economy est simple : la valeur se trouverait devant la caméra. Il suffirait d’accumuler de la visibilité, de fédérer une audience puis de convertir cette attention en activité rentable. Or les chiffres invitent à une lecture moins romanesque. Dans un marché estimé à 214 milliards de dollars, une part substantielle des revenus les plus réguliers semble revenir non aux figures visibles, mais aux professionnels qui organisent les coulisses, selon une analyse de Goldman Sachs et les données de secteur compilées par DemandSage.
Pour la France, cette distinction n’est pas anodine. Le pays entretient un rapport ambivalent à la culture des influenceurs, souvent perçue comme trop dépendante de la mise en scène de soi. En revanche, l’idée d’un travail structuré, utile, fondé sur une compétence identifiable, trouve un écho plus solide. Vue sous cet angle, la creator economy ne relève plus du simple spectacle. Elle devient une industrie avec ses fonctions, ses métiers et ses rouages.
L’infrastructure discrète qui fait tourner le système
Un exemple suffit à déplacer le regard. Lorsque le créateur Jesser a publié une offre pour un designer de miniatures, ce n’est pas tant le poste qui a frappé que la rémunération : 90 000 dollars par an, assortis d’avantages. Pour un lecteur français, cela représente de l’ordre de 78 000 euros annuels. Aucun passage devant la caméra n’était requis. Ni communauté personnelle, ni notoriété préalable.
Le cas n’a rien d’exceptionnel à en croire le marché lui-même. Un site spécialisé recense actuellement 1 188 postes ouverts dans des fonctions que le grand public associe rarement à l’économie des créateurs, comme le montre le Creator Economy Jobs Board. On y trouve des monteurs vidéo facturant environ 430 euros par projet, des responsables de communauté aux tarifs horaires élevés et des online business managers qui dépassent les 107 000 dollars annuels, soit environ 92 700 euros, selon Salary.com.
Nous ne parlons donc pas d’activités accessoires. Nous parlons du socle opérationnel qui permet à un créateur de devenir une entreprise.
Pourquoi les métiers de soutien progressent plus vite
La creator economy est volontiers racontée comme une somme de trajectoires individuelles. En réalité, elle se transforme en économie d’équipes. Goldman Sachs estime que ce marché pourrait approcher 480 milliards de dollars d’ici 2027. Une telle expansion ne saurait reposer sur les seuls producteurs de contenu.
Dès qu’un créateur franchit le seuil de rentabilité, les besoins se complexifient. Publier fréquemment suppose du montage, une cohérence visuelle, une modération, des négociations commerciales, de la planification, de l’analyse de revenus et, de plus en plus, une véritable gestion d’activité. Ce qui apparaît comme une aventure individuelle prend vite la forme d’une petite organisation médiatique.
Les données confirment cette dynamique. Selon les données de MBO Partners, le nombre de créateurs indépendants a progressé de 9,9 % en 2024 pour atteindre 8,9 millions. Le point décisif est ailleurs : chaque créateur professionnel suscite plusieurs besoins spécialisés. L’essor du secteur ne crée donc pas seulement davantage de voix visibles. Il crée aussi une demande plus forte pour ceux qui structurent l’ensemble.
Le paradoxe des revenus que l’on voit mal
C’est ici qu’apparaît la contradiction la plus éclairante. Le revenu médian des créateurs tourne autour de 3 000 dollars par an, contre 3 500 dollars en 2023, d’après le suivi sectoriel rassemblé par DemandSage. Dans le même temps, les 10 % du haut de la distribution ont capté 62 % des paiements publicitaires en 2025.
Comparez maintenant avec les métiers hors caméra. Un designer de miniatures expérimenté peut se situer autour de 47 600 à 65 000 euros par an. Un monteur senior ne se contente pas d’assembler des plans : il influe sur le rythme, la rétention et l’identité d’un format. Un business manager ordonne les contrats, fluidifie les recettes et professionnalise les décisions. En moyenne, il n’est donc pas absurde de considérer que l’infrastructure humaine du secteur peut mieux gagner sa vie que nombre de ses visages les plus exposés.
Autrement dit, la visibilité n’est pas nécessairement la meilleure stratégie économique. Elle est souvent la plus visible, ce qui est très différent.
Ce que cela change pour le marché français
L’intérêt du phénomène réside aussi dans la transférabilité des compétences. Le chef de projet peut devenir coordinateur d’opérations pour créateurs. Le graphiste peut évoluer vers la stratégie de miniature et d’identité visuelle. Le commercial peut gérer les partenariats. L’administratif et le financier peuvent devenir l’arrière-boutique indispensable de marques personnelles qui, sans cela, resteraient fragiles.
Il faut aussi tenir compte du débat sur l’intelligence artificielle. Les outils peuvent automatiser une partie de l’exécution, proposer des variantes et accélérer la production. Ils remplacent plus difficilement le jugement. Comprendre pourquoi une expression, une couleur ou une promesse visuelle fonctionne auprès d’un public précis relève encore d’une intelligence contextuelle, esthétique et relationnelle qui ne se laisse pas entièrement industrialiser.
La vraie question n’est peut-être pas celle de la célébrité
Si la projection de Goldman Sachs se vérifie, la population qui travaille dans l’ombre pourrait, à terme, dépasser celle qui apparaît à l’écran. Ce ne serait pas une anomalie, mais le signe d’une industrie qui mûrit. Toute économie en croissance finit par générer ses propres métiers d’appui.
Pour la France, la leçon mérite attention. La meilleure manière d’entrer dans la creator economy n’est peut-être pas de chercher à devenir visible à tout prix. Elle peut consister, plus simplement et plus solidement, à développer une compétence dont les créateurs ont déjà besoin et qu’ils sont prêts à rémunérer. La gloire attire les regards. Les coulisses, elles, semblent mieux résister à la réalité économique.
Sources et Références
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